J'inaugure aujourd'hui une première note sur ce qui pourrait bien être le fil rouge de cette année: la réforme des lycées.
Cette fuameuse réforme qui doit mener à une nouvelle seconde en 2009, une nouvelle première en 2010, une nouvelle terminale en 2011 et finalement un nouveau bac à la session 2012. Les plus perspicaces d'entre vous auront remarqué qu'elle est donc censée entrer en vigueur dans 11 mois…

Petit rappel:
Jusqu'à maintenant:
Les élèves sont regroupés dans des classes, chaque classe ayant un professeur par matière; l'année est découpée en trimestre et un conseil de classe se réunit à chaque fin de trimestre pour faire le point sur les élèves de la classe.

L'an prochain:
Disparition des classes en tant que telles, découpage de l'année en semestres, enseignement réparti en modules de 3h.
Voilà pour les grandes lignes.

Dans le détail, ça donne quoi ?
Tout d'abord, les modules sont classés en trois catégories: les obligatoires, les modules d'exploration, et les modules d'accompagnement. Si les deux premières catégories correspondent à des enseignements, la dernière s'inscrit dans la continuité de l'aide individualisée qui existe déjà en seconde, c'est-à-dire du soutien, de la remédiation, beaucoup de bonnes intentions, mais en tout cas pas des cours à proprement parler. Ainsi, si un élève de 2nde 'normal' avait jusqu'ici une trentaine d'heures de cours par semaine en moyenne, il n'aurait plus que 27h l'an prochain - réparties en 9 modules de 3h - mais qui ne seront pas 27h de cours, puisque sont inclues les heures d'accompagnement.

Que va-t-on trouver dans ces modules ? Resteraient obligatoires le français, les maths, l'histoire géo, les langues LV1 et LV2, et enfin l'EPS. La physique, la SVT ne sont ainsi plus des matières obligatoires, mais passeraient en modules d'exploration.
Notons au passage que l'histoire-géo deviendrait elle aussi obligatoire à partir de la première, laissant sa place dans les enseignements obligatoires à la philosophie.

Les premières conséquences sont évidentes: l'emploi du temps doit complètement être repensé, et au passage revoir le service des profs. Peut-on maintenir un service obligatoire de 18h/semaine lorsqu'on ne sait pas d'un semestre à l'autre les niveaux ou les modules que l'on aura ? Pas grave, faisons sauter au passage le statut des profs - après tout, ce n'est pas comme si c'était un but à atteindre depuis quelques temps déjà.
De plus, passer à des modules de 3h/semaine entraine immanquablement une baisse du nombre d'heures par matière - et accessoirement une refonte nécessaire des programmes qui seront bien trop volumineux pour les quelques heures accordées par semestre. Par exemple, en seconde, ce sont 1h30 de français qui passent à la trappe, ou encore 1h en maths, et inutile de préciser que les dégats sont encore plus importants pour les matières ne figurant pas dans les obligatoires.
À l'échelle d'un lycée moyen comportant 6 classes de seconde, c'est donc 9h de français, soit un demi-poste, qui disparaissent et 6h, un tiers de poste, pour les maths. Et cela, par lycée. Et encore ne sont comptées ici que les horaires élèves, un prof faisant souvent plus d'heures, du fait des dédoublements de classe (en maths, un élève de seconde aura 4h de maths/semaine, mais un prof verra la classe 3h en entier et 1h chaque demi-groupe, soit 5h au total Passer à 3h/semaine représente donc une baisse de 2h dans le service d'un prof de maths).

Et la même chose se reproduira dans les années à venir, quand les classes de première et de terminale subiront le même sort.
Dans notre académie, ce sont ainsi pas moins de 400 postes de lycée qui sont prévus à la suppression pour la rentrée prochaine (dixit les IPR). Mais ces 400 suppressions ne seront pas compensées par les départs en retraite. Alors on fait quoi ? On diminue le nombre de postes au concours, voir on le ferme complètement ? Vous qui êtes en train de vous préparer à passer les concours, merci mais on a plus besoin de vous, allez vous orienter ailleurs.
Et ceux qui vont rester avec leur poste supprimé sans rien d'autre, on en fait quoi ? On les met à la porte ? On les mute ?

Le même problème va d'ailleurs se poser, à une autre échelle, au niveau du choix des modules d'exploration : si aucun ou très peu d'élèves choisissent un module, on le maintient quand même d'un semestre à l'autre? Inversement, et si trop d'élèves choisissent un module en particulier ?
Comment va se faire le choix des modules ? La réforme doit s'appliquer à la rentrée prochaine, donc pour les élèves actuellement en 3e, mais aucune info n'est faite et ne peut être faite pour l'instant, et pour cause, c'est pour l'instant un immense flou artistique (de là à dire qu'il est volontairement entretenu… et puis il ne faut surement pas non plus y voir une volonté de passer en force et en urgence la réforme, non… du tout…)

Comment les élèves vont-ils faire leurs choix de module ? Va-t-on devoir aller faire de la pub dans les collèges défendre son bout de gras ? Les élèves choisiront-ils un module pour le contenu (aussi pauvre sera-t-il, du fait de la diminution des heures) ou parce qu'il s'assurera de bons résultats, à la limite de la complaisance, avec Mr Untel ou Mme Untelle qui essaiera ainsi de sauver ses heures… Et les modules d'accompagnement, voilà une belle occasion de déclencher des gueguerres internes entre collègues pour décider qui assurera tel ou tel module d'accompagnement et sauver ainsi quelques heures dans l'établissement. Diviser pour mieux régner disait l'autre…

On arrive ainsi vers une situation où l'élève viendra chercher quelques miettes d'enseignement qu'il aura décidé, aura l'impression de faire ou d'apprendre des choses, bref il viendra consommer. Voici venu le temps de l'éducation nationale premier prix: c'est pas cher et ya pas grand chose à se mettre sous la dent …

On peut aussi alors imaginer la suite logique: si un module a du succès, c'est que le prof est bon ("bon" pouvant vouloir dire "intéressant", "pas exigeant" ou encore "met des bonnes notes"). À l'inverse, un module est boudé, c'est que le prof est mauvais (="exigeant", "il faut travailler", ou effectivement "mauvais" - ça existe, malheureusement). Et c'est la route toute tracée pour le salaire au "mérite", quelle coïncidence, le hasard fait bien les choses quand même…


Et le bac dans tout ça ? Sachant que chaque élève aura suivi un parcours différent pendant sa scolarité, comment peut-on encore faire passer un diplôme national ? À force de parler de contrôle continu et de modules, ce qui se dessine tout naturellement ressemblera ainsi surement plus à de la validation de modules, du même type de ce qui se fait en université. Comment dès lors comparer les savoirs et les compétences d'élèves venant de différents lycées, puisqu'ils n'auront - en partie du moins - pas fait la même chose ?


Bref, un enseignement qui s'appauvrit (et le terme est faible) encore plus, des conditions d'enseignement qui se dégradent encore davantage … Seul point positif, les économies et les suppression de postes que cela va entraîner. Mais je ne vois pas bien en quoi cela peut être positif, en tout cas pas pour les élèves ni pour les profs …